Dernières Infos

Sukuk africains : le cap des 7 milliards de dollars masque un marché de quatre pays

Les carnets d’ordres se remplissent à chaque opération, du Nigeria au Bénin. L’obstacle se situe en amont des investisseurs : cadres juridiques absents, banques islamiques domestiques trop petites, marchés obligataires locaux peu profonds. L’UEMOA, qui a émis pour près de 1 400 milliards de F CFA depuis 2014, ne pèse pourtant que 7 % de l’encours africain.

L’encours de sukuk portés par des émetteurs africains a dépassé 7 milliards de dollars en août 2026, en progression d’environ 16 % sur un an, selon un commentaire publié le 18 août par Fitch Ratings. La même note situe l’Afrique sous la barre de 1 % de l’encours mondial et qualifie les émissions africaines de « peu fréquentes » et probablement « sporadiques » à moyen terme. Les deux constats se lisent ensemble : la croissance est réelle, la base reste minuscule.

Rapporté au marché obligataire du continent, l’ordre de grandeur devient plus parlant. Fitch évalue l’encours de dette de marché africain à 1 600 milliards de dollars en août 2026, dominé par l’Afrique du Sud (39 %), l’Égypte (18 %) et le Nigeria (9 %). Les sukuk en représentent moins de 1 %. Sept milliards sur mille six cents.

Quatre pays, 96 % de l’encours

La répartition livrée par Fitch tient en quatre lignes : Égypte 48 %, Nigeria 26 %, Afrique du Sud 15 %, Bénin 7 %. Le reste du continent se partage 4 %.

Le flux de l’année confirme cette étroitesse. Environ 1 milliard de dollars de sukuk africains ont été émis depuis janvier 2026, principalement par le Bénin et l’Égypte, contre 3,3 milliards sur l’ensemble de 2025. Un marché où le retrait de deux émetteurs suffit à diviser le volume annuel par trois n’a pas encore de profondeur propre.

Sur le portefeuille qu’elle note, Fitch recense environ 3,7 milliards de dollars d’encours africain à fin juin 2026, intégralement en catégorie spéculative : 67 % en « B », tous égyptiens, 33 % en « BB », tous sud-africains. Toutes les perspectives sont stables, les titres sud-africains ayant été relevés après le relèvement souverain de juin 2026. Aucun sukuk africain noté par l’agence n’a fait défaut à ce jour.

La demande n’est pas la contrainte

Les diagnostics sur la finance islamique africaine invoquent d’ordinaire un déficit d’appétit. Les carnets d’ordres racontent autre chose.

Au Nigeria, l’offre de sukuk souverain de mai 2025 portait sur 300 milliards de nairas. Les souscriptions ont atteint 2 205 milliards, soit plus de sept fois le montant proposé. Au Bénin, l’émission inaugurale de janvier 2026, 500 millions de dollars sur sept ans, a rassemblé un livre d’ordres de l’ordre de 3,9 milliards selon l’agence Ecofin, une sursouscription que Fitch chiffre à plus de huit fois. La demande venue du Golfe y a joué un rôle explicite : le gouvernement béninois a mis en avant l’objectif d’élargir sa base d’investisseurs vers les marchés de la finance islamique et les pays du Golfe.

Ce que Fitch identifie comme frein tient ailleurs : l’absence de cadre légal habilitant dans la plupart des pays africains, la petite taille ou l’inexistence des institutions financières islamiques domestiques, qui sont partout ailleurs les premiers acheteurs de sukuk, et le sous-développement des marchés de dette locaux.

L’Égypte fournit la démonstration inverse. Ses banques islamiques pèsent environ 5 % des actifs du système bancaire et manquaient de supports d’investissement conformes. L’État a émis son premier sukuk souverain en dollars en 2023, puis son premier sukuk en devise locale en 2025, avec une poursuite du programme au premier semestre 2026. L’offre de papier a rencontré une liquidité qui attendait. Fitch anticipe toutefois un repli de la dette publique égyptienne à 77 % du PIB à la clôture de l’exercice 2027, contre 81 % à celle de 2025, ce qui pourrait réduire le besoin d’émission.

L’Afrique du Sud illustre le cas symétrique. Son industrie de fonds conformes à la charia est la première du continent, avec plus de 6 milliards de dollars d’actifs sous gestion sur les sept premiers mois de 2026, mais les supports d’investissement en sukuk y demeurent rares. Le pays a émis en dollars en 2014, puis en rand en 2023 pour élargir sa base domestique. Al Baraka Bank South Africa et Agrarius ont également émis sur la dernière décennie, sans notation.

L’UEMOA a déjà émis l’équivalent d’un tiers de l’encours africain

Le classement de Fitch mesure des encours. Rapportée aux volumes cumulés, la place de l’Afrique de l’Ouest francophone change d’échelle.

Selon les calculs de CAPSTIA à partir des données AMF-UMOA et UMOA-Titres, les États de l’Union ont émis environ 1 355 milliards de F CFA de sukuk entre 2014 et 2022 : Sénégal 630 milliards, Côte d’Ivoire 350, Togo 150, Mali 150, Burkina Faso 75. Au taux de conversion retenu par CAPSTIA pour l’opération béninoise de janvier 2026, cela représente de l’ordre de 2,4 milliards de dollars, soit environ un tiers de l’encours africain total aujourd’hui recensé par Fitch. Sénégal et Côte d’Ivoire concentrent 60 % du total régional, Bénin converti inclus.

L’écart entre ce cumul et les 7 % que pèse aujourd’hui la région dans l’encours africain tient à un mécanisme simple : ces titres s’amortissent et n’ont pas été renouvelés. Le sukuk togolais de 150 milliards, servi à 6,5 % l’an en deux versements semestriels, amortit progressivement son capital jusqu’en 2026, dixième et dernière année. Les cinq sukuk cotés à la BRVM le 18 octobre 2016 par la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Togo, pour 766 milliards de F CFA, suivent la même logique d’extinction.

La cadence des émissions régionales le confirme. Les données CAPSTIA recensent une opération en 2014, une en 2015, trois en 2016, une en 2018, une en 2022, puis trois en 2026. Sept années sans aucune émission entre 2014 et 2026. Ce que la région n’a pas construit, ce sont des programmes récurrents : des calendriers annoncés, des souches réabondées, une courbe de référence sur laquelle un investisseur institutionnel puisse bâtir une allocation. Le prix, lui, reste lisible : CAPSTIA situe le profit moyen observé autour de 5,87 % sur 4 à 5 ans, 5,95 % sur 7 ans et 6,43 % sur 9 à 10 ans, soit une prime de maturité de l’ordre de 55 points de base.

Ce que le Bénin a fait, et où il l’a fait

L’opération béninoise de janvier 2026 mérite d’être lue pour son architecture autant que pour son montant. Le pays a levé 850 millions de dollars au total : 500 millions via le sukuk à sept ans et 350 millions par réabondement de sa souche 2038. Le prix indicatif initial du sukuk ressortait à 6,875 % ; après couverture de change, le coupon final s’établit à 4,92 % en euros, selon le compte rendu d’Ecofin. Fitch a confirmé en juin la note souveraine du Bénin à « B+ », perspective positive. Le sukuk lui-même n’est pas noté.

Le Bénin a choisi une route différente de celle de ses voisins en 2016 : le dollar, un placement international, des investisseurs du Golfe. Ce déplacement produit de la devise et de la maturité longue. Il ne construit pas pour autant le marché régional de dette conforme dont l’Union aurait besoin pour donner un emploi à l’épargne de ses propres banques islamiques et de ses opérateurs takaful. Les deux objectifs ne se financent pas au même endroit.

L’Algérie tente un autre modèle

Alger a lancé le 27 janvier 2026 la souscription à un sukuk souverain de structure ijara, adossé à des actifs immobiliers publics. La cible annoncée est de 296,65 milliards de dinars, soit environ 2,3 milliards de dollars, sur sept ans, à un rendement fixe de 6 % l’an exonéré d’impôt. La souscription est réservée aux personnes physiques de nationalité algérienne, résidentes ou non, et aux personnes morales de droit algérien.

La logique n’est pas celle d’un placement de marché. Il s’agit de capter une épargne domestique restée hors du circuit bancaire, dans un contexte de déficit budgétaire prévu à 12,4 % du PIB pour 2026. L’instrument est identique, la fonction diffère : mobilisation de détail plutôt qu’accès à la liquidité internationale. Le montant effectivement collecté depuis le lancement n’a pas pu être vérifié à la date de rédaction.

Le calendrier des dix-huit prochains mois

Trois échéances détermineront si le seuil franchi en 2026 était un palier ou un pic.

Le Nigeria dispose depuis le 29 octobre 2025 d’une autorisation parlementaire portant sur 2,85 milliards de dollars d’emprunts extérieurs, dont un sukuk souverain inaugural en dollars de 500 millions. Le pays émet en naira depuis 2017 et bénéficie d’un marché domestique liquide ; l’opération en devises testerait un autre segment d’investisseurs.

L’Égypte, si la trajectoire de désendettement projetée par Fitch se confirme, émettra moins. Or elle représente aujourd’hui près de la moitié de l’encours africain.

Le Bénin, enfin, a démontré qu’un souverain noté « B+ » pouvait lever 500 millions de dollars conformes avec un livre d’ordres sept à huit fois couvert. Le précédent est disponible pour ses voisins de l’UEMOA, qui empruntent aux mêmes conditions de notation et sur les mêmes marchés.

Reste que la majorité de l’encours africain demeure libellée en monnaies locales, 41 % seulement l’étant en dollars. Le gisement de croissance se situe donc là où la dette conforme est la plus difficile à construire : dans des marchés domestiques qui manquent à la fois de textes, d’émetteurs récurrents et d’acheteurs institutionnels. Sept milliards de dollars d’encours pour un continent, après douze ans d’émissions souveraines, mesurent moins un décollage qu’une succession d’opérations réussies une à une.

Sources : Fitch Ratings, « Sukuk Emerging as Funding Tool in Africa; Structural Gaps Persist », 18 août 2026 ; Agence Ecofin ; Arab News ; gouvernement du Bénin ; ministère algérien des Finances ; Nairametrics et TheCable ; BankAssur Afrik ; calculs CAPSTIA à partir d’AMF-UMOA et UMOA-Titres.

TOURE SORY6 Revues

Sory TOURE est le directeur de publication de IFMAG. Consultant spécialiste de la finance islamique, il est aussi fondateur et Directeur de Dexterity Africa.

Le choix de financer autrement.

La BNA lance le produit ‘‘Essabil’’

Lancement du premier fonds d’investissement Halal

Le Dr Umar Oseni CEO de IILM est désigné Mufti

IILM's Dr Umar Oseni appointed MUFTI

TajBANK va lancer son application mobile

ARF délivre la première licence à Maksab

Un accord historique a été trouvé

Le Nigeria émet un Sukuk de 100 milliards de naira

Aucun commentaire. Soyez le premier à commenter.

Laisser un commentaire