Sénégalaise, ancienne de Mazars, Teranga Capital et du FONSIS, ayant fait ses armes à Wall Street à New York puis à la City à Londres, spécialiste du financement des PME en Afrique, Diago Dieye vient de réaliser ce que ni les grandes banques islamiques ni les institutions multilatérales n’avaient osé faire. Elle introduit une classe d’actifs encore inexistante en Afrique de l’Ouest. Portrait d’une bâtisseuse de marchés.
Il est des questions qui en disent plus long qu’une biographie entière. Celle-ci s’impose à l’orée de la quarantaine, moment d’introspection et de clarification des priorités. Diago Dieye évolue alors au sein d’un fonds d’investissement panafricain basé à Amsterdam, qu’elle co-dirige. Depuis plus d’une décennie, elle parcourt les cercles de la finance en Afrique (banques d’investissement, cabinets de conseil, fonds d’investissement) et y observe, avec une attention croissante, le même angle mort : des PME dynamiques, des projets viables, des entrepreneurs déterminés, mais aucun outil financier conforme à leurs valeurs éthiques pour les accompagner au moment décisif de leur développement.
Une question s’impose, et ne la quittera plus : « Pourquoi personne ne l’a fait ? ».
La réponse s’incarne aujourd’hui dans les faits. En avril 2026, Khuwaylid Capital, le fonds d’investissement de Finance Islamique qu’elle a fondé et dirige, annonce ses premiers investissements en capital et quasi-capital dans des PME au Sénégal. Une première en Afrique de l’Ouest, et une initiative encore rare en Afrique subsaharienne.
Deux décennies dans les tranchées de la Finance
Diago Dieye n’est pas seulement une théoricienne de la Finance Islamique. Elle est avant tout une praticienne du financement des PME en Afrique, une spécialité qui exige autant de patience que de ténacité dans des écosystèmes où l’aversion au risque des banques envers les petites et moyennes entreprises reste structurelle. Son parcours est à cette image : exigeant, multiforme, sans raccourci.
Après un Bachelor en sciences économiques, japonais et statistiques, une combinaison qui révèle déjà une curiosité intellectuelle peu commune, elle débute sur les grandes places financières internationales. À Wall Street, elle exerce comme banquière d’investissement au sein de Crédit Suisse. Elle poursuit ensuite à La City de Londres, à la Royal Bank of Scotland, où elle se spécialise en fusions-acquisitions. Ces expériences forgent une solide maîtrise des transactions complexes et des standards internationaux de la finance.
Elle opère ensuite un retour stratégique au Sénégal en rejoignant Mazars en tant que consultante senior en finance d’entreprise, avant d’intégrer le FONSIS en tant que membre de l’équipe fondatrice. Une expérience conquérante, où elle apprend à penser l’allocation du capital public, l’impact de long terme et la responsabilité envers les bénéficiaires ultimes.
Elle rejoint ensuite Teranga Capital, fonds d’investissement à impact dédié aux PME, où elle co-structure et pilote le déploiement de Suqali, un programme de 30 millions de dollars financé par la Mastercard Foundation visant à améliorer l’accès au financement des micro, petites et moyennes entreprises. C’est là que la conviction se cristallise. « Je voyais des entrepreneurs excellents, crédibles, bankables, surtout parmi les jeunes, souvent doublement exclus du système financier du fait du stade de croissance précoce de leurs entreprises mais aussi de leurs valeurs. Et je n’avais rien à leur proposer », confie-t-elle.
« Entre la microfinance islamique et la banque islamique, il y avait un vide. Pas un vide accidentel : un vide structurel, que tout le monde voyait et que personne n’osait combler parce que c’était trop complexe, trop risqué, trop nouveau et parfois sensible comme sujet. C’est exactement pour ça que j’ai décidé de le faire. »
Construire l’outil qui n’existait pas, financer autrement
La décision de créer Khuwaylid Capital relève non seulement d’une illumination mais aussi d’une accumulation d’expérience. Des années d’observation, d’échanges avec des entrepreneurs doublement exclus du système financier, de lectures croisées sur les expériences de Finance Islamique en Malaisie, en Turquie, dans les pays du Golfe, des marchés où cet outil existe depuis des décennies, sans que l’Afrique de l’Ouest ne l’ait jamais adopté. La raison ? Un écosystème réglementaire balbutiant, une expertise locale naissante, et une conviction généralement partagée que le marché n’était « pas encore prêt ».
Diago Dieye fait un pari inverse : le marché ne sera prêt que lorsqu’on lui donnera les outils pour l’être. Elle constitue une équipe spécialisée autour d’elle, intégrant notamment un expert en conformité charia formé à INCEIF en Malaisie. Elle structure le Fonds selon les standards de AAOIFI, avec l’appui d’un cabinet sénégalais de conseil en Finance Islamique.
Elle met en place une gouvernance robuste, articulée autour d’un Conseil d’Administration, d’un Comité d’investissement et d’un Conseil de Conformité à la Charia (Shariah Board), tous composés de membres chevronnés, couvrant l’ensemble des expertises clés du Fonds, de l’Agro-industrie, l’Education à la Santé, en passant par le Capital-investissement, le Genre et le Climat.
Enfin, elle choisit un nom qui incarne une vision et des valeurs d’intégrité, d’humilité et d’engagement. « Khuwaylid », en référence à Hazra Khadija bint Khuwaylid (RA), figure emblématique du 7ème siècle à La Mecque, en Arabie Saoudite, femme d’affaires accomplie à la tête d’un empire commercial transfrontalier dans une société profondément patriarcale, et référence spirituelle majeure en tant qu’épouse du Prophète Muhammad (SAWS).
Une trajectoire au-delà du Fonds
Diago Dieye a fondé et dirige le premier fonds de Private Equity Islamique de la zone UEMOA. Elle est une mère, une épouse, fille d’un électromécanicien et d’une professeure d’allemand, deuxième d’une sororie de quatre sœurs. Native de la ville rurale de Mboro, elle a grandi entre les champs maraîchers et les rivages de pêche, là où la terre se travaille avec patience et où la mer impose son rythme. Sans forcément le formuler à l’époque, ces paysages ont façonné un rapport concret à la production, à la valeur du travail et aux cycles économiques réels, nourrissant, des années plus tard, son intérêt pour l’agro-industrie et la place centrale qu’elle occupe aujourd’hui dans la stratégie d’investissement du Fonds.
Autant de trajectoires encore peu représentées, qu’elle évoque avec simplicité et recul. « Je reste surtout concentrée sur l’essentiel : construire un Fonds utile, solide et aligné avec ces principes. Si, chemin faisant, cela peut ouvrir des perspectives à d’autres, c’est une responsabilité que j’accueille avec humilité. »
Reconnue parmi les 500 femmes les plus influentes au monde en Finance Islamique par le réseau WOMANi, et distinguée à plusieurs reprises sur la scène internationale, notamment Empower Africa 40 Women Shaping an Inclusive Future in Africa, lauréate du BWAM 40 Under 40 Awards, Angaza Forum Top 10 Women to Watch in Finance in Africa ainsi que du People’s Choice Award 2023, elle bénéficie d’une visibilité internationale qui contraste avec la discrétion de son positionnement local. Pas de grand déjeuner de presse, pas de conférence de lancement, une retenue sans doute forgée en tant que pensionnaire de l’internat de filles de la Maison d’Éducation Mariama Bâ de Gorée. Les premiers investissements de Khuwaylid Capital, dans Performics Africa à Thiès et le Centre de Rayonnement Islamique à Pikine, ont été annoncés par un communiqué d’une page bilingue. L’acte parle pour lui-même.
Les épreuves devant elle
Diago Dieye ne minimise pas les obstacles. Le premier est structurel : en Afrique de l’Ouest, le Private Equity ne dispose pas de marchés secondaires profonds pour les sorties. L’horizon 2034 annoncé pour ses deux premiers investissements est ambitieux dans un environnement où la réglementation fiscale des instruments islamiques reste inadaptée, générant des surcoûts que le modèle participatif doit absorber sans pouvoir les répercuter sur des intérêts inexistants.
Le second défi est culturel : convaincre des PME que la Moucharaka, le partage des profits et des pertes avec un investisseur, impliquant une ouverture du capital, est une opportunité et non une menace pour leur autonomie. « Beaucoup d’entrepreneurs ont peur d’ouvrir le capital de leur société à des investisseurs institutionnels. Ils craignent de perdre le contrôle. Notre travail, c’est de leur montrer que Khuwaylid Capital n’est pas là pour prendre le contrôle de leurs entreprises. Nous sommes là pour grandir avec elles et créer davantage de valeur, avant de les laisser poursuivre leur chemin à la fin de notre période d’investissement. »
Le troisième, enfin, est un défi de preuves. Dans un écosystème où tout le monde attend de voir si le modèle fonctionne vraiment, les deux premières prises de participation auront autant une fonction d’investissement que de démonstration. Ce sont des paris autant que des investissements : si Performics Africa et le Centre de Rayonnement Islamique tiennent leurs promesses d’insertion, 9 200 et 1 800 jeunes formés respectivement d’ici 2034, le marché viendra d’abord regarder, puis imiter.
Dans le bureau qu’elle occupe à Dakar, Diago Dieye garde en tête une phrase qu’elle dit souvent aux entrepreneurs qu’elle rencontre : « Le capital patient n’est pas du capital qui attend. C’est du capital qui fait confiance et préserve le pouvoir entre les mains des fondateurs. » Pour elle, c’est plus qu’un principe de Finance Islamique. C’est une philosophie de construction. Elle a mis quelques années à la transformer en Fonds d’investissement. Elle a désormais jusqu’en 2034 pour démontrer que ce qui n’existait pas hier peut devenir un standard demain.
DIAGO DIEYE EN DATES & CHIFFRES
Formation : Bachelor en Sciences Économiques, Japonais et Statistiques obtenu aux Etats-Unis et au Japon ; Certification Mise en Place et Gestion de Fonds (Nations Unies), Certifications en droit des affaires OHADA, comptabilité et fiscalité à l’Ecole Supérieure Polytechnique de Dakar et au CESAG Business School, Exécutive Masters en Finance Islamique à l’INCEIF en Malaisie.
Wall Street (Crédit Suisse à New York) et la City de Londres (Royal Bank of Scotland) : Banquière d’investissement, spécialiste en Fusions-Acquisitions.
Mazars Sénégal : Consultante sénior spécialiste en Finance d’Entreprise.
FONSIS : Membre de l’équipe fondatrice du Fonds Souverain du Sénégal.
Teranga Capital : Co-structuration et direction du programme Suqali (30 millions de dollars, Mastercard Foundation).
Nyala Venture : Fonds de Fonds Panafricain basé à Amsterdam qu’elle co-dirigeait.
2024 : Lancement de Khuwaylid Capital, avec phase pilote de 5 milliards FCFA (~8 millions d’euros).
2026 : Premiers investissements : Performics Africa (Thiès) et Centre de Rayonnement Islamique (Pikine). Objectifs d’impact d’ici 2034 en nombre d’apprenants formés et insérés: 9 200 (Performics Africa) + 1 800 (Centre de Rayonnement Professionnel en BTP).
Distinguée à plusieurs reprises sur la scène internationale, notamment :
- Empower Africa 40 Women Shaping an Inclusive Future in Africa
- BWAM 40 Under 40 Awards
- Angaza Forum Top 10 Women to Watch in Finance in Africa
- People’s Choice Award 2023.
1 commentaire
Pauline Toure
mai 5, 2026Un portrait inspirant qui redonne ses lettres de noblesse à la finance : celle qui sert le réel. Bravo à Mme Diago Dieye pour avoir comblé ce 'vide structurel' avec Khuwaylid Capital. En tant que Business Architect travaillant sur l'incubation de cohortes de femmes entrepreneures au Sénégal (Programme Essor de 1001 Femmes), je rejoins totalement sa vision : le capital n'est utile que s'il respecte les valeurs et l'authenticité de ceux qui produisent. Marier l'ingénierie rigoureuse (QHSE) et le financement éthique est la clé pour transformer nos talents du terroir en champions économiques. C’est exactement cette 'finance qui fait confiance' dont nos 1001 futures leaders ont besoin. Hâte de voir l'impact de Khuwaylid Capital sur notre écosystème !"